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(de Valentin Villenave)

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Ce roman n’est pas le mien

mardi 13 janvier 2015, par Valentin.

Pour une lecture narratologique et idéologique de l’attentat contre le journal Charlie Hebdo.
(Avertissement — Naturellement et comme dans tous les articles de ce [Site], le lecteur ou la lectrice est invité(e) à ajouter mentalement les mots "À mon avis," devant chaque phrase de ce texte.)

Nous y voilà. L’Histoire se fait. Et comme je le pressentais il y a quelques jours, Charlie Hebdo n’y est pour rien ; ce qui aurait dû rester un fait divers vient de servir à écrire une nouvelle page de notre glorieux Roman National.

De l’énonciation du fait divers

Intéressante expression que celle-ci : "fait divers". Elle est à la fois la conséquence, et le meilleur symbole, du classement de l’information : j’imagine le journaliste face à ses corbeilles étiquetées "France", "International", "Politique", "Santé", "Sport" (très important le sport), "Société" peut-être... et puis la corbeille tout au bout : "Divers". Un fait divers n’est pas de ces actualités-processus qu’il faut suivre au long cours : compact et digeste, il comporte sa propre narration, ses personnages (en nombre réduit), et l’on peut en prendre connaissance d’une seule lecture, au contraire d’un projet de loi, d’une élection, d’une grève ou d’une guerre.

Cette condensation du récit peut d’ailleurs s’exprimer par le recours aux images ("le choc des photos"), qui dans le cas du fait divers ne relèvent plus du photoreportage (une série de clichés ou de croquis réalisée sur le terrain et dont la raison d’être est de relater les évènements de la façon la plus complète possible) mais de l’image contingente et intra-diégétique (une photo accidentellement prise par un acteur ou un spectateur involontaire de l’action, un photogramme de vidéo-surveillance, un mugshot de la police) qui devient alors une "pièce" unique et privilégiée du dossier.

Le fait divers, qu’il soit anecdotique ou tragique, peut mettre en scène quelqu’un à qui l’on s’identifie : de la même région que moi, du même métier ou de la même extraction que moi, de la même couleur de peau... ou encore quelqu’un que j’imagine vulnérable et impuissant tout comme moi membre de la foule anonyme : une femme, un enfant, un vieillard. À l’occasion — et cela ne lui donnera que plus de saveur — le fait divers fera intervenir une célébrité, c’est-à-dire quelqu’un que l’on connait (de nom, de visage) et éventuellement à qui l’on s’identifiera d’autant plus volontiers qu’elle est ainsi ramenée à sa nature de simple mortel (tout comme moi).

Le cadre du récit, naturellement, aide au processus d’identification (ce que les journalistes qualifient de concernant) : je suis censément plus sensible à l’histoire de quelqu’un qui vit dans le même quartier que moi, ou dans une rue en tous points identique à la mienne — un ressort narratif d’ailleurs bien connu : l’extraordinaire n’est jamais plus frappant que lorsqu’il advient dans un cadre ordinaire. Enfin, le degré de cette identification sera aussi (et surtout) fonction de l’universalité du récit raconté : les thèmes les plus universels étant évidemment ceux qui affectent la vie elle-même, comme la naissance d’un enfant, un deuil brutal, ou une mort soudaine et inattendue.

Du fait de son rôle social (sur lequel je reviens dans un instant), le récit du fait divers fonctionne plus efficacement lorsqu’il met en scène certains archétypes sociaux que d’autres. Pour prendre un exemple désuet mais sans doute encore actif dans l’imaginaire collectif, on réagira différemment en lisant "cette mère de famille chômeuse mange ses enfants" ou en lisant "cette institutrice de maternelle mange ses élèves" (cela fonctionne aussi bien dans le sens contraire, en remplaçant "mange" par "sauve d’un incendie"). De même lorsqu’un policier est tué.

À l’écho (identification, familiarité) que le fait divers produit chez son lecteur, il faut donc ajouter les présupposés de l’énonciateur : même un journaliste qui tiendrait la rubrique dite des "chiens écrasés" aura tendance à s’exprimer de façon plus expressive et plus marquante le jour où c’est son propre chien qui aura trépassé.

Tout comme un feuilleton dont on peut se permettre de manquer quelques épisodes, le propre du fait divers est qu’il reste inessentiel : le lecteur peut se permettre de l’ignorer et de passer directement à la rubrique suivante, sans la moindre conséquence. Rassurant par sa dépolitisation même, le fait divers est une pause dans la marche de l’Histoire, ce qui le rend aussi, par essence, inépuisable : le lecteur qui manquerait cette rubrique sait non seulement que cela ne l’empêchera pas de comprendre le monde et la vie, mais il sait aussi que dans le prochain numéro du journal se trouveront d’autres faits divers, ni plus ni moins intéressants. En cela, le fait divers (une "littérature du pauvre", comme l’avait constaté jadis un illustre étudiant de la Sorbonne)
se rapproche d’une consommation culturelle d’agrément — mais distrayant ne veut pas toujours dire plaisant.

Anodin au regard de l’Histoire, le fait divers peut pour autant être sanglant, choquant, repoussant — sa capacité à émouvoir fait précisément son succès ; regarder une couverture de Détective suffit à s’en convaincre. Les faits divers violents sont donc ceux qui auront le plus large écho, au point de tenir lieu de catharsis sociale.

Tout comme l’identification aux protagonistes, le fait de désigner des repoussoirs est une attitude humaine fondamentale. En ce sens, le fait divers n’est pas seulement exutoire mais joue également un rôle d’édification comminatoire, inculquant à son lectorat les codes moraux de la société.

L’on comprend alors combien l’énonciation du récit n’est pas neutre, mais peut jouer sur des injonctions anxiogènes en passant de "voyez ce qui arrive aux autres, et vous serez bien content de votre propre sort" à "voyez ce qui pourrait vous arriver demain, à vous aussi".

Et c’est ainsi que, d’un fait divers, l’on construit un trauma collectif.

Une tempête parfaite

Revenons-en à l’attentat du mercredi 7 janvier 2015 contre le journal Charlie Hebdo. En quoi s’agit-il d’un fait divers ?
- un récit simple (deux meurtriers ont tué douze personnes)
- concernant un nombre réduit de personnes (perpétrateurs et victimes)
- mettant en scène un crime violent
- sortant de l’ordinaire (dans le contexte d’un immeuble parisien)
- inessentiel (un journal marginal, au lectorat alors restreint)
- difficilement classable (crime religieux ? politique ? culturel ? j’y reviens)

Quelles raisons peuvent-elles conduire à lui accorder davantage d’importance qu’à un fait divers plus commun ? J’en proposerai quelques-unes, que je tente ici de classer selon la place qui leur fut réservée dans le récit médiatique :
- la présence parmi les victimes de personnalités célèbres (en tout cas, célèbres auprès des générations et classes sociales les plus représentées médiatiquement et politiquement)
- la violence des évènements (et des images qui nous en sont parvenues)
- le nombre des victimes (une douzaine le mercredi, une vingtaine au total)
- la présence parmi les victimes de personnes que l’on peut présumer vulnérables (des civils non armés, des femmes, des vieillards)
- la représentation, parmi les victimes, de professions socialement légitimées (journalistes, policiers — notons au passage que les caricaturistes sont ici assimilés à des journalistes, pour les besoins de la cause, alors que d’ordinaire leur parole fait les frais du désamorçage inhérent à la marginalité sociale du statut d’"artiste")
- le lien possible entre cet attentat et des problématiques sociétales déjà présentes dans l’imaginaire collectif
- la proximité géographique des lieux

Examinons ces points par ordre inverse. La proximité géographique est un point qui est quasiment passé inaperçu dans les (innombrables) rapports et commentaires, tant il semble évident pour l’ensemble des observateurs que tout ce qui importe ne peut se passer qu’à Paris. Ce facteur me semble pourtant important, tant l’on connaît le tropisme parisianiste de l’ensemble de la presse (écrite, radiophonique et télévisuelle) nationale. Ici plus que jamais s’applique la loi dite "du mort au kilomètre" ; c’en est même un parfait cas d’école. À l’accessibilité immédiate de la scène de crime s’ajoute ici la familiarité des lieux, les rues du quartier de la Bastille n’étant inconnue à aucun journaliste — et l’on retrouve ainsi le motif du surgissement de l’extraordinaire dans un cadre ordinaire, que j’évoquais plus haut.

Les deux points précédents (les professions concernées et les problématiques liées) permettent de présenter le récit sur des rails idéologiques pré-existants, auxquels les éléments factuels ont ici l’obligeance de s’adapter comme s’ils avaient été calibrés (scénarisés, prémâchés) tout exprès : le courageux-journaliste-victime-d’un-lâche-attentat, le policier-héroïque-qui-s’interpose-en-vain, et en regard, le méchant-terroriste-barbu-armé-jusqu’aux-dents-qui-crie-Allāhu-akbar. Ces personnages présentent l’avantage de n’avoir nul besoin de présentations : le lecteur/spectateur standard les possède déjà à l’esprit.

Et rendons, au passage, justice aux meurtriers (ce sera bien la seule fois) : quoiqu’ils aient pu proclamer, leur propre comportement est déjà une auto-caricature féroce, où se côtoient fondamentalisme, méchanceté gratuite, machisme, incohérence idéologique la plus totale, stupidité crasse (se tromper d’adresse pour sa fusillade, perdre une basket en volant un véhicule pour s’enfuir, ou encore le coup des papiers d’identité oubliés dans ledit véhicule volé)...

Le deuxième et troisième points (le nombre de victimes et la violence avec laquelle elles ont perdu la vie) sont les seules données factuelles et objectives pouvant faire de cet attentat un fait divers important ; associés au point suivant (la fragilité, supposée mais probablement réelle, des victimes), elles posent les bases d’un sentiment (et d’un discours) compassionnel qui présente l’avantage de s’articuler à merveille avec les archétypes et idéologèmes évoqués à l’instant.

Enfin, le premier point est sans doute le plus immédiatement apparent : le nom des victimes les plus célèbres. Rares furent les comptes-rendus publiés peu après l’attentat qui ne mentionnaient pas ces noms dans leurs titres ; inexistants furent ceux qui, même en fin d’article ou de reportage, portaient mention du nom des victimes les moins connues (particulièrement celles qui n’étaient ni membres des forces de l’ordre, ni employées par un journal).

Comme on le voit, l’assassinat multiple du mercredi 7 janvier se présente d’emblée comme une convergence de signes, la tempête parfaite narratologique qui ne peut manquer de susciter un bruit médiatique considérable (et le mot "bruit" est le seul qui me paraisse ici approprié), puis — très tôt — des injonctions idéologiques et compassionnelles cohérentes et unanimes. (Malgré quelques gestes embryonnaires en ce sens, l’on chercherait en vain, par exemple, pareille unanimité nationale et hommage institutionnel compassé à la mort de Zyed et Bouna, de Clément Méric ou de Rémi Fraisse plus récemment.) Nul besoin donc de chercher là la moindre volonté coordonnée, la moindre intentionnalité — bien- ou malveillante — des agents du champ médiatico-politique : le récit en lui-même a tout pour les amener à se comporter en fidèle porte-voix, dépourvu de tout regard critique et analytique.

(Au lieu de porte-voix, j’allais écrire muezzin. Certes, assimiler des journalistes à des muezzins ne serait pas gentil pour ces derniers, à plus d’un titre — mais l’on comprend mieux pourquoi la presse, à l’occasion, se penche gravement sur "la question" d’une possible interdiction des minarets : ils font concurrence à ses propres appels à la prière...)

Ce qui nous amène, naturellement, à évoquer (pour la dernière fois, on l’espère), ce qu’était véritablement Charlie Hebdo.

Pour en finir avec Charlie

Ainsi que je l’ai écrit peu après la fusillade, j’avais fait mon deuil de Charlie Hebdo — comme beaucoup de gens de gauche — depuis longtemps déjà. L’évolution du journal, depuis sa construction au début des années 1990 mais plus particulièrement dans les dernières années, avait mis en lumière ses renoncements et sa triste inadéquation en regard de l’esprit contestataire que ses auteurs les plus âgés avaient porté jadis, notamment au sein de son prédécesseur Hara-Kiri.

Non qu’il soit pertinent de le taxer (en tout cas depuis le départ de Philippe Val puis de Caroline Fourest) d’islamophobie maladive : il ne fait aucun doute pour moi que les caricaturistes de Charlie Hebdo tapaient sur tout le monde (ou du moins le croyaient-ils) indifféremment, religieux et politiques compris... et aussi (et c’est là que le bât commence à blesser) en traitant avec le même mépris les puissants et les faibles, c’est-à-dire certains pans du corps social déjà maltraités et marginalisés tels que la population musulmane française.

Ce que trahi(ssai)t ainsi la rédaction du journal, n’était ni une malveillance inhérente (encore qu’il fut un temps où se revendiquer "bête et méchant" aurait été pour d’aucuns un titre de gloire) ni un hypothétique racisme fondamental mal dissimulé (quoique), mais son (toujours plus) faible degré de conceptualisation, de culture politique, de cohérence (revendiquer la liberté d’expression mais prétendre faire interdire un parti politique), de discernement et tout simplement, d’intelligence. En deux mots, le journal trahit ce qu’Olivier Cyran a qualifié (très pertinemment à mon sens) de "paresse intellectuelle", à laquelle "[l]a posture antireligieuse offre un moyen commode de se prélasser dans son ignorance, de faire passer pour insolents ses petits réflexes de contraction mentale. Elle donne du lustre à un manque béant d’imagination et à un conformisme corrodé par les yeux doux de l’extrême droite".

Entendons-nous bien. Républicain et anti-religieux, je ne vois aucun inconvénient intrinsèque à caricaturer le "prophète" Mahomet, ni à manquer de respect à quelque religion que ce soit. Mais qu’y a-t-il exactement de "courageux" ou d’inédit, aujourd’hui, à critiquer la religion musulmane ? Ce n’est pas comme si ce point de vue ne s’étalait pas déjà à longueur de médias mainstream... et même, nous le verrons, jusque dans les institutions de l’appareil d’État. Nonobstant, le mensonge éhonté qui consiste à présenter son propre crypto-racisme islamophobe comme un discours subversif et audacieux ("seul contre tous, je pourfends la bienpensance et le droit-de-l’hommisme, la Pensée Unique et le politiquement correct") est un topos éculé de l’extrême-droite, nommée ou innommée — et que Charlie Hebdo s’empresse donc de perpétuer sans aucune remise en question. Du reste, l’extrême-droite ne s’y est pas trompée, qui n’a été que trop heureuse de récupérer une large part du discours de l’hebdomadaire — quand ce n’était pas, très curieusement, l’inverse.

Ce qu’avait pris soin d’ignorer Charlie Hebdo, c’est que la religion est avant tout un fait social — ou pour être plus précis, la composante importante (mais pas toujours essentielle) d’un fait social. Il peut être amusant de parodier de soi-disants prophètes ou des rituels volontiers ridicules, il est défendable et légitime de dénoncer des personnages puissants qui se revendiquent de tel ou tel monothéisme pour commettre des actes égoïstes et injustes... mais c’est une toute autre chose que de se moquer du peuple lui-même. Or, telle est précisément la tendance qu’avait insensiblement adoptée la revue à l’égard du peuple musulman, alors que celui-ci, dans son ensemble, est précisément l’une des populations les plus fragilisées économiquement, sociologiquement, et confrontée à de nombreux facteurs adverses : discriminations, racisme d’État, histoire coloniale mal digérée, taux de chômage et de pauvreté importants,... Partant, il n’est pas acceptable que la dénonciation des fondamentalismes religieux serve de prétexte à des représentations ô combien spirituelles et originales (réalisées par la revue ou reprises à son compte) où la population musulmane dans son ensemble apparaît comme un ramassis de paresseux, misogynes, violents, cramponnés aux aides sociales, et décidément incompatibles avec la République de gens civilisés que "nous" nous savons être.

Or la négation du fait social, et l’attitude consistant à déconsidérer les facteurs déterminants des individus et en particulier leur contexte socio-culturel est, on le sait, un marqueur idéologique de la droite. Il n’est que d’autant plus étrange d’avoir vu ces caricaturistes censément gauchistes, anars ou libertaires, revendiquer leur droit de s’asseoir sans vergogne sur toute réflexion politique, attitude pour le moins légère — sinon franchement irresponsable — pour qui se retrouve, de son propre choix, détenteur d’une parole publique et symbolique.

Ce glissement est d’autant plus gênant qu’il souligne une différence de traitement avec d’autres religions monothéismes, à commencer par la religion juive, qui donna d’ailleurs lieu, au prix d’une extrapolation pour le moins douteuse, à l’éviction d’un dessinateur historique du journal, avec l’assentiment de ses co-équipiers — ceux-là même que l’on nous présente aujourd’hui comme d’héroïques chantres de la liberté d’expression. Du reste, comme n’a pas manqué de le remarquer le (très) grand journaliste Glenn Greenwald, assimiler une population à son culte religieux quel qu’il soit est aujourd’hui socialement proscrit dès qu’il s’agit de la religion juive, alors que "nos" sociétés (ou du moins ses acteurs les plus légitimés) le tolèrent sans mal dès qu’il s’agit d’Islam. Cette inégalité de traitement s’assied délibérément, non seulement sur toutes les réalités sociologiques et toutes les injustices politiques et économiques, on l’a vu, mais aussi sur l’Histoire, et notamment sur le contexte géopolitique sensible que constitue l’inique affrontement israelo-palestinien ; j’y reviens.

Dépolitisez, il en restera toujours quelque chose

Pour le conceptualiser en employant un autre mot, Charlie Hebdo se présente en dernier lieu comme une entreprise de dépolitisation. (C’est bien ce qui a rendu nécessaire son dépassement, qui a conduit l’hebdomadaire à ne plus être lu que par une infime minorité du peuple de gauche — mais c’était avant qu’il accède au statut d’emblème national).) Dépolitisation des questions sociales, religieuses, politiques même : dans le petit castelet des caricaturistes, quelques nobles valeurs qu’ils puissent revendiquer, tout se vaut et se côtoie dans un même irrespect de façade finalement bien peu subversif — tant qu’il n’entre pas en écho avec une violence bien réelle, qu’elle soit symbolique comme celle du racisme d’État qui maltraite quotidiennement quatre millions de nos compatriotes, ou physique comme dans les périodes où, au hasard, un état riche décide de massacrer allègrement la population civile qu’il a déjà privé de larges parties de son territoire et de sa dignité humaine. Et pour ôter toute ambiguïté : oui, je fais ici référence à l’ignoble traitement de la Palestine par le gouvernement d’Israël, traitement que l’État français n’est que trop heureux de cautionner y compris en interdisant — sous les hourras de la bonne société — aux musulmans de France de protester. La liberté d’expression, on en reparle quand ?

Ce journal que la Nation feint aujourd’hui de redécouvrir avec émerveillement (moyennant une bonne couche d’hypocrisie : les enfants d’école primaire que l’on oblige à observer religieusement une minute de silence "pour Charlie", se verraient sévèrement tancés s’ils dessinaient le quart du douzième de son contenu ; du reste, l’on a soigneusement veillé à les en préserver), son lectorat de gauche, en tout cas celle dont je me revendique, en avait fini avec lui depuis bien longtemps déjà. On pouvait éventuellement en regarder les Unes en passant, d’un regard torve et vaguement amusé, mais l’on savait qu’il n’y avait plus rien à en attendre. Et inversement : Charlie Hebdo lui-même en avait fini avec nous, ne tirant ses derniers revenus que du semblant de légitimité que lui avaient valu ses trahisons et renoncements successifs. Étant bien entendu que, comme toujours, la dépolitisation ne saurait profiter qu’au maintien du statu quo, à l’Ordre et la Réaction : en un mot, à la droite (fût-elle nommément "de gauche").

Allons-y de la précaution nécessaire — d’autant que la France, dans son amour notoire de la liberté d’expression, ne manque pas de punir promptement quiconque s’oppose à l’unanimisme décrété — : NON, je ne cherche pas ici à dire qu’au fond, les personnes qui ont été abattues l’avaient bien cherché. NON, je ne cherche pas à justifier les crimes commis — et d’ailleurs, pour autant que je sache, les meurtriers n’étaient pas des militants alter-gauchistes.

Ce que je dis, en revanche, c’est que la défection (assumée) du lectorat le plus sincère de ce journal, au long des deux dernières décennies, laissait la voie grande ouverte à une autre appropriation de son discours et de son existence : celle, institutionnelle et compassionnelle, des larmes de crocodile et des Symboles Nationaux, à laquelle nous assistons. Celle de l’Union-devant-ce-crime-affreux, celle de la défense-des-Valeurs-civilisées-contre-la-barbarie, celle de l’Amour-de-la-Liberté-de-la-presse et autres grands mots à majuscule.

Celle, enfin, du grotesque hashtag #JeSuisCharlie, injonction morale puissante et universelle parce que vide de sens : rassembler est ici d’autant plus essentiel que le 6 janvier 2015 plus personne "n’était Charlie", sauf peut-être quelques milliers de lecteurs sincèrement nostalgiques.

Et l’on comprend alors combien il est facile aujourd’hui à la presse et aux dirigeants politiques de revendiquer je ne sais quel "héritage" de l’hebdomadaire : cela permet de s’acheter à bon compte une conscience apparemment pluraliste et censément libertaire, sans guère prendre de risque (si ce n’est, à l’occasion, celui de manifester incidemment un mépris palpable envers la population musulmane — rien de bien grave, donc).

C’est en cela que, en dernière analyse, Charlie Hebdo était la cible parfaite de cette tempête parfaite : un journal sulfureux et d’apparence subversive, mais fondamentalement dépolitisé, et donc en pleine adéquation avec le calibrage exigé par les sphères politiques et médiatiques légitimées.

Dans quoi la République est-elle soluble ?

Lorsque le fait divers se fait trauma collectif, l’objet et le sujet même du récit deviennent vite, en fin de compte, tous deux dispensables.

Nous avons vu que ce qui est exigé du corps social par le récit (j’entends, son contenu aussi bien que son énonciation), c’est d’abdiquer sa raison au profit de ses passions. Loin d’opposer la moindre résistance à ce mot d’ordre, il nous est donné d’observer que ce dernier n’est que trop heureux d’obtempérer. En un moment de crise, les agents se replient sur ce qu’ils savent le mieux faire : les journalistes pérorent et répètent en boucle sans le moindre recul ; les politiciens récupèrent tout ce qui peut l’être (et même le reste) ; les dévots prient ; les twittos twittent ; les moutons s’agrègent (comme on le verra de façon paroxystique lors de l’absurde cérémonie du dimanche 11 janvier 2015)... Tout esprit critique, toute préoccupation civique, toute revendication sociale... s’arrête.

Il est intéressant (et, disons-le, assez effrayant) de voir ce qui reste lorsque toute rationalité est abdiquée. Pour une poignée de gens (moins qu’on ne le craindrait, apparemment), ce sera le réflexe raciste — d’autant plus décomplexé qu’il a été soigneusement légitimé par le discours mainstream, nous l’avons vu. Pour la plus grande masse, ce sera de revenir (non sans veulerie, aux yeux du mauvais esprit que je suis) dans le rassurant giron de l’Ordre social. Pour beaucoup, ce sera sous forme consumériste (l’exploitation commerciale restant le plus stable succédané du lien social dans une société capitaliste) — à rapprocher des
oboles expiatoires versées par les instances politiques et corporatistes.

Rien d’étonnant, dans ce contexte, à ce que personne (pour autant que je puisse voir) n’ait posé la question de ce qu’il est advenu des suspects du crime — ou, pour reprendre la formule médiatique consacrée, dans toute son ineptie juridique, des "assassins présumés". Que leur culpabilité ne laisse aucune place au doute, j’en conviens aisément ; que leur exécution sommaire ait été rendue nécessaire par les évènements, c’est une possibilité que l’on ne saurait écarter. Que les forces de police qui les ont abattus soient acclamées pour cela, en revanche, me semble poser une question fondamentale sur notre République.

Il ne s’agit pas ici, encore une fois, de discuter du bien-fondé de ce dénouement — même si l’on peut s’interroger sur la longue liste de ces malfaiteurs auxquels l’État n’a pas jugé bon d’accorder la possibilité d’un procès constitutionnel : Mesrine, Érick Schmitt, les preneurs d’otages du vol AF 8969, Khaled Kelkal, Richard Durn (possiblement suicidé), Mohamed Merah... Auxquels s’ajoutent donc aujourd’hui Chérif et Said Kouachi, ainsi que Amedy Coulibaly. Cependant, il me semble qu’une affaire qui se solde par la mort d’un suspect, quel qu’il soit et quelles qu’en soient les circonstances, ne peut ontologiquement être considérée autrement que comme un échec. Même dans un cas où il peut être argué de ce que l’issue fatale était souhaitée et recherchée par le malfaiteur, même lorsque des vies d’otages sont en jeu.

Est-ce à dire que l’État de droit s’arrête dès que l’hystérie médiatico-politique le décrète ? Manifestement : oui.

Ni fleurs ni couronnes

Il est à craindre que ce ne soient là que des signes avant-coureurs. Maintenant que la France a enfin (Montjoie !) son 11-septembre (au prix d’une approximation d’ordre 150, c’est-à-dire 3000 victimes divisées par 20 dans le cas présent), nous pouvons nous attendre à un déferlement de lois liberticides (qui avait, du reste, déjà commencé) mettant, s’il en fallait, un dernier clou au cercueil de l’idéal Républicain — sous les applaudissements de la foule, qui se pâmera devant le corbillard comme elle le fait aujourd’hui au passage des cars de CRS.

Non que ledit cercueil pèse bien lourd, d’ailleurs. Pour séduisant qu’il soit, cet idéal hérité de la fin du XVIIIe siècle (et dont les deux siècles suivants nous ont fait oublier ce qu’il pouvait avoir de révolutionnaire, à l’exception peut-être des deux parenthèses qu’ont constitué la Commune de Paris et le Conseil National de la Résistance), n’oublions pas que c’est en grande partie un leurre : la grande Révolution ne s’est guère soldée que par le remplacement d’une classe dominante par une autre, encore plus religieuse et moralisatrice ; la troisième République n’advint que par la conversion tardive et opportuniste de l’infâme Thiers, et la monarchie républicaine connue sous le nom de cinquième république fut rédigée pour son propre usage par qui l’on sait. Quelques slogans il puisse proférer à l’envi ("La République à visage découvert !" "Enrichissez-vous !" "Le travail rend libre !" — oups) avec cette "mauvaise foi" que Pierre Bourdieu a décrite en son temps, l’État que nous connaissons ne sait fonctionner que sur un mode inégalitaire, en faveur de quelques puissants et aux détriments du grand nombre. L’assentiment de ce dernier est une condition nécessaire au maintien du statu quo, qui ne peut donc s’obtenir qu’au prix d’un embobinage permanent ; par embobinage je n’entends pas, encore une fois, un processus conscient et délibéré (sauf dans les cas les plus extrêmes), mais le fonctionnement objectif vers lequel tendent les agents, y compris malgré eux.

Dans ce cadre la récupération politique des faits-divers n’est pas seulement un travers : c’est un processus systémique, signe d’une société malade dans laquelle le storytelling tient lieu d’analyse, et l’émotion, de réflexion politique. Dans laquelle les prescripteurs médiatiques légitimés, beuglant en chœur les mêmes insanités, insufflent au corps social ses mouvements et ses sentiments, ses héros et ses monstres, son cadre de pensée et de liberté politique et idéologique. Dans laquelle personne ne cherche à dépasser son propre statut, sa propre caste : ni les journalistes ni les politiciens ne remettent en question leur propre rôle, leur propre vision, leur propre légitimité, pas plus même que les dominés lorsqu’ils s’expriment dans les rails tracés pour eux, que ce soit en suivant le parcours République-Nation (et non l’inverse, notons-le) de la cérémonie ou en pépiant à qui mieux-mieux des hashtags ridicules.

Dans laquelle enfin, la seule trace — apparemment nécessaire — de transcendance, doit prendre l’aspect d’une communion patriotique (sinon identitaire) célébrant l’Ordre inégalitaire, les divisions arbitraires du corps social et leur immuabilité (génétiquement transmissible), sous un vernis abject de bons sentiments et de grands mots dont plus personne ne cherche le sens. Liberté, Égalité, Fraternité : combien il est facile d’agiter ces mots comme un hochet entre gens de bonne compagnie, tant que l’on ne se soucie pas de savoir s’ils sont partagés par les immigrés que l’État déporte en notre nom (chaque année l’équivalent du lectorat de Charlie Hebdo, anté-7 janvier), par les Rroms, les gens du voyage, les chômeurs en fin de droits, les musulmans méprisés et ghettoïsés ici ou là (mais plutôt là).

Et pour peu que le fait divers s’y prête, le récit se fait légende : il ira rejoindre les pages de "notre" grand Roman National, celui que l’État frelate consciencieusement depuis longtemps déjà. Ce n’est pas tous les jours qu’il nous est donné de voir d’aussi près comment la cuisine est faite... et — sans surprise — ce n’est pas ragoûtant.

En d’autres temps, j’aurais commencé la phrase suivante par : "En tant que citoyen", ou "le citoyen que je suis" ; c’est malheureusement un mot — un de plus — que je devrai désormais bannir de mon lexique, afin d’éviter toute confusion qui pourrait laisser accroire que je cautionne en aucune façon cet État dans lequel je ne me reconnais aucunement.

Alors disons-le simplement. Qu’elle soit dorée à la feuille d’or ou au plomb des balles de kalachnikov, cette légende m’indiffère profondément — ou pour le dire plus franchement, me gonfle un tantinet. Je n’en suis ni le co-auteur ni le lecteur, ni un figurant involontaire, ni, encore moins, un fidèle du culte qu’elle promeut.

Ce roman n’est pas le mien.

Valentin Villenave,
13 janvier 2015.

Quelques jours après avoir rédigé ce texte, j’ai tenté d’examiner plus précisément dans un éditorial la question de l’exploitation "pédagogique" de ces attentats par le système scolaire.

Messages

  • Merci Valentin pour cette analyse, dans laquelle je retrouve pas mal de mes propres réflexions (mais je n’ai encore rien écrit là-dessus, j’attends que les réactions passionnelles s’estompent un peu) et je partage ta conclusion sur la méfiance indispensable dans l’emploi du mot "citoyen" - le sujet mérite d’ailleurs d’être approfondi, tout comme la notion de "terrorisme"...

    PS : je me permets de te tutoyer car nous nous sommes déjà rencontrés à l’occasion du combat contre Hadopi, j’avais d’ailleurs trouvé très fine ta réflexion sur la création artistique et le droit d’auteur, je suis content de tomber par hasard sur ce billet et de constater que ta réflexion politique ne l’est pas moins !

    Voir en ligne : Pas content !

    • Bonjour Gibus,
      oui, je me souviens très bien de vous/toi, et d’ailleurs j’avais eu aussi un point de vue assez critique quant au combat contre cette loi. Au plaisir de poursuivre cette discussion (et bien d’autres)...

      Cordialement

  • Un point sur lequel j’attire votre attention : les reconduites à la frontière. C’est un objet de communication pour élus du système en mal d’autorité. En réalité, sur les quelques 36000 reconduites annuelles (chiffre 2013, en 2014, 27000, mais cela ne semble pas comprendre 20000 Roms), les 2/3 concernent uniquement Mayotte. En effet, l’archipel des Comores a été déséquilibré dès son indépendance par le retrait, moyennant traficotage des résultats et déni de droit, de Mayotte à la fédération. Ne pouvant se développer, les Comoriens émigrent en masse vers la France, c-à-d Mayotte. Sarkozy a aggravé la situation en départementalisant au lieu de faire évoluer l’île vers un statut de type polynésien ou calédonien. Il y a 200 000 habitant à Mayotte dont 100 000 "clandestins" dont on renvoie 1/5 chaque année pour laisser de la place aux nouveau arrivants (sachant que des centaines se noient chaque année en tentant le passage). De France métropolitaine, il faut soit avoir commis des crimes et délits très graves, soit avoir beaucoup de malchance ou beaucoup déplu pour être l’objet d’une reconduite à la frontière.

    • Bonjour,
      merci pour cette précision. Je viens de retourner voir les chiffres de la Cimade, et vous avez tout à fait raison de souligner l’aberration (statistique, juridique, et [in]humaine) que constitue Mayotte ; cependant pour autant que je puisse voir, les fameuses 36000 expulsions (quel que soit le nom qu’on leur donne et qu’elles s’accompagnent ou non d’un lot de consolation) ne concernent que le territoire métropolitain — et concernent effectivement, pour 10000 reconduites de force et environ 10000 pudiques "aides au retour", des personnes d’Europe de l’Est. Si l’on ajoute les déportés de Mayotte, le chiffre s’élève à plus de 60000.

      Donc non, il ne faut pas "beaucoup de malchance" pour se faire déporter du territoire métropolitain ; juste avoir le malheur de tomber là où passe la rafle. (Et j’emploie le terme en parfaite connaissance de cause.) Et quel que soit le nom qu’on lui donne ou la pochette surprise dans laquelle on l’emballe, le processus d’expulsion est d’une violence absolument indigne de notre république ; entre l’ignominie de la traque (avec la complicité point toujours inconsciente des agents de la République, notamment services d’aide sociale et enseignement public, l’illégalité des détentions dans de sordides geôles maquillées en "Rétention administrative", les embarquements de force (et parfois non dépourvus de létalité), le sort infâme réservé à plusieurs centaines d’enfants...

      Mais je m’inquiète à tort : on me signale que nous sommes sous un gouvernement de gauche.

      Et en plus, maintenant nous sommes tous "Charlie". Alors tout ira bien.

    • En fait, il y a bien un "jeu de mots" administratif : les "aides au retour" ne sont pas comptabilisées dans les "reconduites à la frontière". Sans compter que les statistiques semblent ne pas intégrer tout le monde (voir ce lien : http://www.migrantsoutremer.org/Chiffres-des-reconduites-a-la , il semble que les enfants ne soient pas comptés, entre autres exclusions...).
      Mais au sens strict (sinon, on ne peut pas répondre aux politiques), c’est bien 2/3 pour Mayotte, sachant que d’autres procédures d’expulsion sont abondamment pratiquées.
      Le terme de rafle correspond bien à la réalité, surtout lorsqu’un événement survient et que la communication s’en mêle. J’ai vu un doctorant Congolais très brillant être raflé à la suite d’une demande ministérielle de "faire du chiffre" et qui n’a du sa sortie de centre de rétention qu’à une très improbable chaîne de solidarité. Il est beaucoup plus facile d’attraper un étudiant qu’un trafiquant de drogue, c’est moins risqué et 1 = toujours 1 dans les statistiques qui sont le compost dont se nourrit la communication politique.
      J’en profite pour vous remercier de la qualité de votre site que je ne découvre qu’aujourd’hui suite à la lecture d’un commentaire sur Réseau international.

    • C’est moi qui vous remercie de l’intérêt que vous avez porté à mes écrits. En général ça parle plutôt de questions artistiques et culturelles par ici (même si j’en fais souvent une lecture idéologique) ; mon micro-blog mirroré sur Twitter revêt un caractère plus explicitement politique.

      Je ne connaissais pas l’existence de "Réseau International" (ma ligne idéologique se situe en général plutôt du côté de rezo.net...), mais après être allé y faire un tour et avoir vu certains des propos qu’il agrège insouciamment, je ne suis pas franchement enthousiaste. Même si les "chocs" (au sens où l’emploie Naomi Klein) tels que celui des récents attentats ont dessiné des lignes de fracture y compris au sein de la gauche, il ne suffit pas de critiquer la presse mainstream ou les rapports de force sociaux et géopolitiques pour produire un raisonnement politique intéressant et salutaire : encore faut-il se doter d’un minimum de rigueur conceptuelle et idéologique.

      J’ai ici dénoncé le processus de dépolitisation engendré par la presse et la classe politique légitimées, mais une confusion non moins pernicieuse résulte de nombreux discours "rouge-brun" qui sous couvert de contestation citoyenne renvoient dos-à-dos la pensée de droite et la pensée de gauche (si, si, ça existe encore), sous couvert de laïcité flattent la haine du mahométan, sous couvert de justice sociale flattent celle du juif, sous couvert de recherche de la vérité désignent un adversaire exogène occulte, diffus et insaisissable (en général de type services militaires américains ou israeliens), etc. Je n’ignore pas que de nombreux citoyens de bonne foi et d’une probité irréprochable se sont laissé entraîner dans ce type de dérives (notamment des personnes pour qui j’avais le plus grand respect), mais je veux espérer que les pendules finiront par se remettre à l’heure lorsque certains masques tomberont.

  • J’ai lu avec intérêt l’article, en essayant de me faire ma propre idée sur ce qui s’est passé ; pour ce fin toute contribution est précieuse, surtout celles qui expriment des points de vue en grande partie différents du mien, comme dans ce cas. Tout a bien marché jusqu’au paragraphe 38, c’est là que j’ai été profondement déçu.

    J’ai participé à la marche du 11 janvier, je suis toujours convaincu que j’ai fait la bonne chose car c’est ce que je pensais (et je pense encore) être juste. Évidemment cela me vaut l’étiquette de "mouton", comme les autres 2 millions de personne qui étaient dans la rue ce jour-là. Ah, bon à savoir ! Moi c’était donc le mouton, pendant que les esprits éclairés, les seules personnes capable de raisonner avec leur propre tête, étaient à la maison, en train de faire la dissection d’un slogan de trois mots (que moi même je n’ai jamais revendiqué, d’ailleurs).

    Je crois vraiment qu’il est l’heure d’en finir avec cette blague, il faut arrêter de cataloguer les personnes selon leur être ou pas "Charlie". Car si l’on veut vraiment suivre ce catalogage, pendant le mois qui s’est écoulé ceux qui proclament avec fierté ne pas être Charlie sont devenus la nette majorité : c’est qui le mouton donc ?

    J’écoute les opinions de tous, mais si quelqu’un monte sur un socle pour me faire la morale et me traiter de mouton, bon, alors là je suis plutôt tenté de le laisser parler tout seul…

    • Bonsoir Wild Billy,
      merci pour votre commentaire et la précision avec laquelle il est formulé. Le terme de "mouton" est évidemment un raccourci (intentionnellement) réducteur, et votre remarque m’amène à relire ce paragraphe en me demandant si je n’ai pas été trop rapide sous le coup de la colère.

      Et pourtant, soit parce que ma lecture des choses n’a pas changé soit parce que la colère est toujours présente, je dois dire que je ne parviens toujours pas aujourd’hui, un mois après avoir rédigé ce texte, à trouver une raison intellectuellement justifiable d’avoir pu participer à cette cérémonie. Votre commentaire n’en est que plus intéressant, puisque vous semblez revendiquer votre présence parmi la foule comme un choix rationnel et moral : je serais donc curieux d’en savoir plus à ce sujet.

      Notez, au demeurant, la façon dont je viens de formuler précisément ma phrase : je cherche "une raison intellectuellement justifiable", ce qui ne veut pas dire que les raisons d’une autre nature, et notamment affectives (besoin de se réunir sous le coup de l’émotion, de la compassion) ou spirituelles/transcendentales (ce pourquoi je ne parle pas de "manif" mais de "cérémonie", au sens religieux du terme) ne sont pas valables ou ne sont pas de "bonnes" raisons : je m’y sens simplement étranger.

      De même pour le "slogan de trois mots" que vous expliquez ne pas revendiquer : pouvez-vous convenir que c’était pourtant là le message le plus marquant de ladite cérémonie ? Et dans ce cas, n’est-il pas pertinent de l’interroger, ce slogan, de se demander ce qu’il dit exactement ? Et les scènes de liesse de foule applaudissant spontanément les cars de CRS (scènes dont la réalité m’a été confirmée par ma femme, qui a pu les observer depuis nos fenêtres) ? Ne faudrait-il pas se demander d’où viennent ces scènes, ce qu’elles expriment, et si elles ont éventuellement (ne serait-ce qu’au sens antique du mot) une dimension politique ? Si vous êtes d’accord avec moi pour reconnaître que ce questionnement est légitime (ce qui nous permettrait déjà d’élever le débat au-dessus de l’abjecte "chasse aux anti-Charlie" qui se joue en ce moment dans l’Éducation Nationale), alors, là encore, je serais intéressé de connaître vos réponses.

      Alors oui, en tentant de porter sur ces événements (du fait divers en tant que récit à la construction d’un éthos politique, autrement dit de l’histoire à l’Histoire en train de s’écrire) un regard analytique et critique, j’ai bien conscience de prétendre me désolidariser de la très large part de notre population (et de notre personnel politico-médiatique) qui n’a pas, selon moi, pris le temps de réfléchir et de s’interroger (notamment sur ce que l’on risquait de cautionner de facto en étant présent parmi la foule le 11 janvier 2015) ; en cela, oui, je revendique mon espoir d’être un "esprit éclairé" (ou plus exactement, pour reprendre un vocabulaire anti-religieux, un esprit fort) et cette position a indéniablement quelque chose de sentencieux voire condescendant. Cependant, si je méprise effectivement les mouvements de foule et ceux qui les initient (volontairement ou non, comme j’ai essayé de le montrer ici), j’ai le plus grand respect pour les individualités, et je veux croire que (nonobstant les nombreux et puissants facteurs de détermination qu’étudient la sociologie et l’ethnologie) le corps social reste une addition de personnes douées chacune d’intelligence et de libre-arbitre. Or, je ne trouve rien de tel dans la foule du 11 janvier, et c’est précisément ce qui me préoccupe et me consterne : quel "éclairage" différent, précisément, pouvez-vous apporter à ce sujet ?

    • Bonjour,
      merci pour votre réponse, elle aussi très intéressante. Je commence par la fin : j’ai probablement peu de titres pour éclairer quoi que ce soit sur le sujet ; comme il est peut-être clair d’après le style de ma prose je ne suis pas français, et même si j’habite Paris depuis plusieurs années j’ai l’impression d’avoir encore plein de choses à apprendre sur la France et les français. Donc j’ai plutôt des choses à apprendre qu’à enseigner. Incidemment : je suis italien, et je crois que, vu le rôle de la réligion dans la vie politique et l’opinion publique dans mon pays, cela a eu une grande influence sur les opinions que je vais exposer plus tard ; mais ce serait vraiment trop long de rentrer là dedans.

      Donc pour revenir sur les raisons de ma présence, je savais qu’elles étaient effectivement en grand partie émotionnelles ; et essayant toujours de ne pas perdre le regard critique sur mes actions je savais bien même à ce moment-là quelles étaient les raisons de ne pas y aller, donc je comprenais les motivations de ceux qui avaient fait ce choix (d’ailleurs, est-on sûr que ces derniers étaient les seuls à avoir des raisons "rationnelles", et à ne pas agir sous quelque type d’émotion ?).
      Je ne suis pas sûr de comprendre ce qui seraient des raisons "intellectuellement justifiables". Pour ce qui me concerne, voici mon point de vue, peut-être ça va répondre à la question : je considère les réligions ni plus ni moins que des superstitions, et je revendique mon droit de le dire. J’ai besoin de le revendiquer car j’ai peur d’un avenir où on perd le regard critique (voilà encore cette locution) envers ce phénomène, au nom d’un "respect" qui est un très beau mot mais reste un concepte très flou (et dans beaucoup de cas, admettons-le, assez prétestueux : il y aura toujours quelqu’un disponible à se sentir outragé pour faire taire quelqu’un d’autre). Et, comme c’est toujours la première objection que j’entends envers cet argument : non, probablement CH n’est pas un exemple de satire parfaite (quoique, à l’autre extrême, le faire devenir l’emblème de l’islamophobie est franchement ridicule), mais cela n’est pas très important : le discours est plus général.
      Il n’était pas strictement nécessaire d’aller dans la rue pour exprimer ces idées, mais j’ai choisi de le faire et je ne crois pas que ce soit un délit. Je n’ai signé aucune déclaration d’adhésion ni souscrit aucun slogan. Le fait qu’on pouvait lire ces trois mots un peu partout ce jour là ne signifie rien. Si quelqu’un veut s’amuser à faire cette analyse en mettant ce slogan au centre de tout rien ne le lui empêche, mais personnellement je ne le trouve pas très significatif.

      Mais bon, un moi plus tard voilà la situation : on est arrivés au point où on a besoin de se justifier voire s’excuser si l’on exprime la solidarité pour les victimes (ce qui, entre autre, presque inévitablement entraîne une accusation d’islamophobie) plutôt que si l’on exprime pour les agresseurs. Vous voyez une chasse aux "anti-Charlies", et c’est inacceptable, moi je vois aussi, de l’autre côté, une chasse aux "Charlies" qui est néanmoins assez grotesque. Je crois qu’on pourra avancer si l’on recule d’un pas et on reconnaît qu’il ne doit pas forcément y avoir deux côtés…

    • Bonsoir,
      il est certain que l’héritage religieux (ou anti-religieux) est très différent en France et en Italie, mais nous avons pu assister, depuis une quinzaine d’années, à un renforcement de la droite religieuse française (catholique, traditionnaliste, et contre-révolutionnaire) qui n’est peut-être pas si éloigné de ce que vous pouvez connaître : lorsqu’en 2007 Nicolas Sarkozy, président de la République Française nommé chanoine de Latran, donne du "très saint père" au pape et lui explique que "l’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé", je me dis que les valeurs de notre république laïque ont été oubliées quelque part en cours de route...

      Pour revenir à ces cérémonies post-attentats, je n’ai rien à répondre à l’aspect affectif ou émotionnel qui peut conduire à vouloir rendre hommage à telle ou telle victime : j’ai moi-même grandi avec les dessins de Cabu et avec une estime considérable pour le premier Charlie Hebdo (celui qui jouait à démonter la censure mise en place sous De Gaulle)... mais, comme je l’ai écrit dès le 8 janvier, j’avais été obligé de faire le deuil (idéologique) de ce Charlie depuis une quinzaine d’années déjà — et ce deuil n’avait peut-être pas été moins douloureux que celui qui a accablé les foules récemment.

      La mort de ces auteurs ne m’a donc pas inspiré seulement de la tristesse, mais aussi toute cette déception qui avait été partagée par beaucoup de gens (de gauche) qui avaient suivi la chute intellectuelle de Charlie Hebdo ; cela n’interdit pas de rendre hommage bien sûr, mais encore faut-il qu’il y ait, dans cet hommage, une place pour l’ambivalence des sentiments humains. Or, c’est exactement le problème que posent les cérémonies d’hommage institutionnalisées : elles obligent la foule à s’aligner dans un consensus simpliste, derrière un message vidé de toute profondeur ou complexité.

      Et d’ailleurs, savons-nous vraiment à qui l’on rendait hommage le 11 janvier 2015 ? À l’équipe de Charlie Hebdo ? (et dans ce cas, quid des autres victimes ?) À la "liberté d’expression" ? (Dans un pays où elle n’est appliquée que lorsque le pouvoir daigne l’autoriser ?) À nous-mêmes ? (La grande communion générale finissant par devenir sa propre justification...) À la "Civilisation" par opposition avec la barbarie ? Ou bien, tout simplement, à l’Ordre social, dans tout ce qu’il peut avoir d’autoritaire et d’inégalitaire ? (Ce qui permet au moins d’expliquer pourquoi des manifestants-dévôts venus soi-disant pour célébrer une bande de dessinateur anarcho-libertaires, se sont retrouvés à applaudir des cars de CRS.)

      Donc, vous avez raison de le souligner, beaucoup de choses ici sont floues et mal conceptualisées (le mot "respect" en est une, mais il y en a eu beaucoup d’autres). Ce qui permet, en matière de récupération politique, toutes les arnaques possibles.

      Un dernier mot sur cette "chasse aux Charlies" que vous avez pu, dites-vous, voir naître depuis quelques semaines. Je ne suis pas sûr de comprendre de quoi vous parlez, parce que, comme je l’ai noté avec colère, du côté des institutions (Éducation Nationale, police, tribunaux) c’est clairement la chasse aux anti-Charlie qui continue de dominer (d’une façon très choquante et, à mon sens, parfaitement incompatible avec les idéaux proclamés par notre République).

      S’il existe une "chasse aux Charlies", elle se trouve donc ailleurs que dans les institutions (mais où, alors ? dans l’opinion publique ?). Et il est possible qu’elle serve de catalyseur à des gens pas très malins et à des idéologies pas très recommandables : je veux parler ici de cette crypto-extrême-droite qui se répand aujourd’hui dans beaucoup de milieux contestataires un peu ignorants, qui croient que voter Le Pen c’est être "anti-système". (C’est l’un des dangers du processus de "dépolitisation", de la faiblesse conceptuelle et du manque de culture politique que je dénonçais dans mon article ci-dessus : c’est pour cela qu’il est important d’être "intellectuellement justifiable" quand on porte une parole politique...)

      Cependant, je suis beaucoup moins choqué par cette forme de bêtise (qui reste pour l’instant, heureusement, une simple parole : une parole abrutissante, dangereuse sans doute, participant à la montée du Front National, mais une parole) que par la façon dont l’appareil d’État tout entier est ré-orienté : des décrets et des lois contre les libertés civiques (anti-voile, anti-Internet, anti-jeunes,...), une politique étrangère honteusement néo-coloniale ou stupidement atlantiste, une "politique" européenne anti-égalitaire et anti-sociale,... Que des milliers d’imbéciles disent des conneries, c’est grave mais c’est humain. Qu’une poignée de déboussolés parvienne à tuer une vingtaine de personnes, c’est grave mais c’est inévitable. Mais que la République française tourne le dos à ses trois notions fondamentales de Liberté, Égalité, Fraternité, c’est plus qu’une catastrophe : c’est la fin de tout ce pour quoi nous avons cru lutter depuis deux siècles et demi.

    • Juste après avoir posté ma (longue) réponse, je viens de voir cette anecdote au Royaume-Uni qui pourrait apporter une illustration de la "chasse aux Charlies" à laquelle vous faites allusion. À ce stade, ça me semble relever du fait divers imputable à la bêtise des forces de l’ordre et au sentiment de panique morale omniprésent... mais il faudra regarder attentivement de quelle façon les choses évoluent par là-bas.

    • Bonjour,
      encore une fois votre réponse donne l’occasion pour beaucoup de réflexions intéressantes, et comme il y a déjà beaucoup de matériel (et je ne pourrai pas me connecter pendant les prochains jours) je ne vais pas en ajouter ultérieurement.
      Juste pour répondre à la question sur la chasse aux "Charlies", oui, c’est effectivement dans l’opinion publique et certains milieux intellectuels que je l’ai aperçue, pas certainement dans les institutions (et franchement je sais pas où insérer l’anecdote que vous citez, il n’est pas du tout clair ce qui s’est passé pour l’instant… on verra bien, je suis curieux). On dira qu’une "chasse" qui n’est pas menée par les institutions est moins grave, mais je crois qu’il faut faire attention à ce genre d’attitude qui finit par polluer le débat.

  • Bonjour Valentin,
    Je suis heureux de lire votre réflexion, je l’ai découverte à tout hasard. Avec moins de profondeur et d’assise conceptuelle que vous, j’ai une approche semblable à la vôtre ; sauf qu’elle est appliquée à mon pays (le Cameroun, où je vis) qui s’est lancé dans une récupération bien triste de ce slogan venu d’ailleurs. Face à la guerre contre le groupe terroriste BOKO HARAM, l’occasion a été idoine pour beaucoup (la majorité ?) de se découvrir anti-charlie en disant : ’’ Je ne suis pas Charlie, je suis Fotokol (du nom d’une ville camerounaise menacée quotidiennement par les attaques du groupe terroriste) ; "Je ne suis pas Charlie, je suis l’armée camerounaise’’, etc. J’ai essayé avec moins de finesse de déconstruire toutes ses postures via ma page facebook. Je vous livre ci-dessous ces 2 réflexions dont l’une que j’intitulais "Charlie et les charlatans’’ a été publiée le 11 janvier et la 2e publiée le 13 fevrier. Vos remarques/critiques me permettront d’enrichir cette réflexion et de la diffuser à plus grande échelle. Merci par avance.

    1- CHARLIE ET LES CHARLATANS : (publié le 11 janvier)
    Il y a urgence d’inscrire Franz Fanon dans les programmes scolaires en Afrique. La colonisation nous a vraiment déstabilisés sur le plan affectif. La conséquence en est que nous souffrons presque systématiquement de troubles obsessionnels compulsifs. En l’occurrence nous sommes obsédés par l’image de l’ancien maître. On se regarde dans la glace et nous voyons sans cesse son spectre qui nous hante et qui nous envahit.
    Cela s’est vu encore au cours de la semaine qui s’achève. L’envahissement de notre univers mental par le maître a refait surface en prenant pour point d’ancrage les attaques sordides dont la France a été l’objet ces derniers jours. Prétexte suffisant qui a fait émerger toutes sortes de réactions qui se neutralisaient autour de l’équation : « Être ou ne pas Être ? » Une équation philosophique qui nous a une fois de plus plongés dans nos propres contradictions ; celles qui dénotent finalement de notre inventivité boiteuse et notre incapacité à nous considérer nous-mêmes comme des êtres pensants ; pensant par nous-mêmes, et pensant d’abord pour nous-mêmes.
    Cette semaine, le suivisme moutonier dont nous avons le secret a refait surface et a mis aux prises ceux qui se découvrent être aujourd’hui des « Charlie » - On peut alors voir sur fond noir écrit sur leur mur facebook, twitter, etc, « JE SUIS CHARLIE »- et ceux qui, se redécouvrant anti occidentaux, profitent de l’occasion pour questionner l’attitude –ou même le rôle- de la France face aux malheurs de l’Afrique. Croyant s’opposer au diktat émotionnel venu d’ailleurs, ces derniers ont fini par se livrer à une gymnastique intellectuelle qui réussit à associer dans une même déclaration « L’ETRE » et le « NON ETRE ». En voici quelques uns de ces morceaux choisis qui font concurrence au Cogito Ergo Sum cartésien : « Je ne suis pas Charlie…Je suis Kolofata », « Je ne suis pas Charlie…Je suis Armée Camerounaise », « Je ne suis pas Charlie…Je suis Paul Biya », « Je ne suis pas Charlie…Je suis Khadaffi », etc. Sans donc être « Charlie », ils sont devenus tout : - des pays (« Je suis la Côte d’ivoire ») ; des régions (« Je suis le Nord Cameroun ») ; des héros (« Je suis Um Nyobe »),( « Je suis Gbagbo ») ; avec une pointe d’humour beaucoup en ont profité pour railler quelques personnalités : « Je suis Meva’a Meboutou », en référence à ce bout de choux tomber à la renverse à deux jets de pierres du Président de la République du Cameroun.
    Cependant ces philosophes d’un jour, qui réussissent le tour de force de mettre Descartes, Rimbaud et Nietzsche dans la même phrase, peinent à réaliser qu’ « être ou ne pas être Charlie » renvoie à deux revers d’une même pièce de monnaie. En refusant d’être Charlie pour déclamer être autre chose, c’est jouer le même jeu que celui auquel on essaye de se désolidariser. Nul doute d’ailleurs que les tenants de cette mode ne tarderont pas à se lasser ; comme beaucoup se sont déjà lassés de plusieurs formules pourtant vieilles seulement de quelques mois. Pensez au ‪#‎bringbackourgirls‬# (et ses dérivés locaux ‪#‎bringbackourlight‬, ‪#‎bringbackIdrissou‬, etc.) ou à la mode de l’Ice Bucket aujourd’hui ; formules déjà tombées en désuétude.
    Au final, les modalités d’accession de l’Africain à un statut d’être autonome-ment pensant ne seront effectif que lorsque ce dernier cessera d’être éternellement et maladroitement imitatif, pour être préventif, inventif et créatif. Cela passe aussi par des modalités et une temporalité qui prennent des distance avec la mode et le suivisme, des modalités et une temporalité propres aux réalités africaines et débarrassées de tout complexe et de tout charlatanisme. D’où l’urgence de lire et de relire Fanon.

    2 - Voici pourquoi JE NE VAIS PAS MARCHER. (publié le 13 février) - En voici le contexte : Une grande marche est prévue le 28 février pour dire NON à BOKO HARAM. Il s’en organise cependant plusieurs autres à travers le pays.

    En France il y a eu une seule grande marche, le 11 janvier (tout au plus deux, si l’on prend en compte celle qui a entraîné les Français dans diverses rues de France le 10 janvier 2015). Une marche au cours de laquelle le peuple français dans son immense majorité est sorti massivement pour dire « non à la barbarie », pour dire « Je suis Charlie ». On pouvait le lire non seulement sur les visages affligés, mais aussi sur les pancartes, affiches et autres T-shirt conçus pour l’occasion. Ces derniers (ces T-shirts), pour marquer d’une pierre blanche dans la mémoire collective le caractère détestable des événements qui avaient ébranlé la France ne visaient pas le beau ou le bling bling, ils étaient simplement NOIRS ; des T-shirts noirs et sobres, en signe de deuil.
    J’insiste sur cette façon noble, humble et modeste de porter le deuil parce que depuis que la « charliphilie » dans sa version tropicale nous a atteint, c’est à un déferlement de « m’as-tu vu » auquel on assiste. Après les « je ne suis pas Charlie , je suis Fotokol », l’on a prolongé le suivisme moutonnier par des comportements qui frisent l’indécence et l’immoralité.
    En effet, depuis les événements de Charlie Hebdo, depuis la « grande marche » du 11 janvier 2015 à Paris, les Camerounais après s’être découverts tantôt des « Charlie », tantôt des « non Charlie » ont entamé de longues et interminables marches à travers le pays. Elles viennent de partout, de tout le monde. Il s’en organise désormais au moins une toutes les semaines à travers le Sud (le Grand Sud) du pays. Au Cameroun, un nouveau culte a donc pris corps depuis celui du 11 janvier 2015 à Paris. Celui-ci procède de la longue procession à laquelle se livrent désormais les Camerounais dans nos rues, fiers de « marcher », de piétiner et de fouler en toute décontraction des artères qui leur sont habituellement interdites par la puissance publique. Ainsi peut-on voir « sauveteurs », « benskineurs » et autres badauds éprouver un malin plaisir à défier les habituelles interdictions de manifester. Cette fois la cause nationale est plus forte, la compression autoritaire de chaque jour cède le pas un relâchement et à une relaxation qui frise la suspicion. Pour preuve, on les as vus (ces marcheurs) à Ebolowa, à Bafoussam, à Monatelé, à Yaoundé, à Douala, etc. Pour y ajouter une dimension propagandiste, on y a vu des ministres, des préfets, des Gouverneurs, des hauts fonctionnaires, bref tout ce que le Cameroun compte comme prévaricateurs ; toutes présences qui ont fini par ôter toute crédibilité à la sincérité de ces « marcheurs » d’un type nouveau.
    Pour ma part, tout cela ne m’aurait posé aucune gêne si on y lisait une réelle volonté de se montrer solidaires de ce qui se passe dans l’Extrême Nord de notre pays, si tout cela ne procédait pas d’un « copié » mal « collé ». Ingénieux comme à leur habitude, les Camerounais (pas tous heureusement) ont trouvé en la "marche" un filon, un créneau pour tirer les marrons du feu et capter quelques dividendes symboliques, honorifiques, « gombotique », politique, stratégiques, etc. Tout le monde veut organiser sa marche, créer son T-shirt, etc. Comme des charognards au milieu d’une carcasse, les premières brouilles n’ont pas tardé à voir le jour. C’est le cas du collectif Unis Pour le Cameroun (créé par Thierry Ngogang, Guibaï Gatama, Polycarpe Essomba, etc.) qui est contesté par Patrice Nganang, lui-même concepteur d’un T-shirt dénommé « je suis Donkeng », qui lui (au collectif) dénie toute personnalité juridique.
    Jaloux, mesquins, hypocrites et envieux comme nous savons l’être, le conflit que mène le Cameroun (et non pas seulement les populations de l’Extrême Nord) à Boko Haram a donné l’occasion de saboter les initiatives des uns pour voir les autres « mieux » organiser les leurs ; l’occasion des « marcheurs » d’ici de mépriser « la marche » de ceux de là-bas.
    En somme, beaucoup de ses charlots tropicaux, qui hier étaient ou n’étaient pas « Charlie » et qui n’ont découvert Fotokol dans leur géographie mentale que depuis la mobilisation en l’honneur de Charlie Hebdo la jouent tous solo. Mauvais copistes, les marcheurs de Douala, de Yaoundé, de Bafoussam, d’Ebolowa, etc. peinent à réaliser que le confit contre Boko Haram dure depuis de long mois déjà (au moins depuis le mois de mai 2014 lorsque le Président Biya déclara solennellement la guerre à cette secte sans foi ni loi). Mauvais plagieurs, nos « randonneurs » ne sont pas suffisamment ingénieux pour réaliser que la marche pour Charlie fut une parfaite symphonie, savamment orchestrée en temps (10 et 11 janvier- depuis les Français sont passés à autre chose), en lieu (presque toutes les grandes métropoles françaises ont répondu à l’appel le même jour), et en une seule foule qui entendait défendre un seul idéal. Chez nous, comme pour les jours fériés que nous affectionnons tant, nous entendons passer la vie à marcher. Nous avons probablement fini par croire au pouvoir anti terroriste de « la marche ». Nous y croyons comme les enfants croient au père noël, comme l’on croit à Dieu. Nous sommes persuadés qu’un kilomètre à pied à Yaoundé ça use Boko Haram.
    En concluant cette réflexion, je me pose à moi-même la question que beaucoup ne manqueront pas de me poser : que faire donc ? Quelle attitude adopter ? Pour ma part, je pense que ce n’est pas le nombre de kilomètre parcourus sur les chaussées de Yaoundé et de Douala qui nous fera gagner la lutte contre les intégristes. Ce n’est pas la beauté des gadgets distribués au cours des marches (et pour avoir vu sur internet les T-shirts et les casquettes prévus pour la marche du 28 février prochain, je peux déjà vous dire qu’ils sont beaux et sont d’un blanc scintillant), ni le plaisir de marcher qui nous feront sortir du conflit ou qui nous sensibiliseront davantage sur ledit conflit. Aujourd’hui je suis presque sûr que tous les Camerounais, y compris dans les coins les plus reculés du pays, savent ce que signifie boko haram et quel est son degré de perniciosité. Ce sont donc à des marches, sinon inutiles, du moins « de trop » auxquelles nous assistons. Ce que les Camerounais doivent faire pour soutenir nos soldats et les populations directement affectés par ce conflit, à défaut de collecter victuailles et argent frais, c’est déjà de cesser de croire que Kolofata et Fotokol c’est « loin là-bas » ; nous devons non pas nous rendre solidaires de ces populations mais plutôt nous sentir comme étant nous-mêmes victimes ; nous devons ensuite changer nos comportement au quotidien, car le vrai combat contre boko haram nous invite aussi à tourner le dos « au chacun pour soit » et au « terrorisme » anti patriotique et anti nationaliste auquel nous nous livrons en volant la fortune public, en torpillant le service public, en profitant des failles du système pour s’enrichir de façon illicite, en organisant et en multipliant de pseudo marches, en confondant lutte contre le terrorisme et soutien à Paul Biya, etc. Pour ma part je ne marcherai point ; je me contenterai de bien faire mon travail au quotidien et ce sera ma contribution à la lutte contre Boko Haram.
    Pascal NDJOCK

    • Bonjour Pascal et merci pour ce long message,
      il est toujours intéressant de découvrir un regard extérieur (surtout, comme ici, non-occidental). Je n’ai pas les connaissances théoriques et historiques nécessaires pour pouvoir répondre de façon pertinente à votre intervention, donc voici seulement quelques suggestions en vrac :

      Charlie et les charlatans

      - relire Fanon est toujours une bonne idée.

      - vous utilisez une formule extraordinairement évocatrice : "l’envahissement de notre univers mental par le maître". Cette formule me frappe parce qu’elle décrit exactement ce dont je parle moi-même en France (la construction d’un traumatisme collectif par la classe médiatique-politique légitimée) ; en cela, je découvre un parallèle inattendu entre l’héritage colonialiste et la façon dont le pouvoir traite "son" propre peuple : infantilisation, acculturation, moralisation, endoctrinement. De nombreux observateurs ont décrit combien les populations d’origine immigrée (même à la troisième génération), en particulier dans les banlieues défavorisées, font l’objet d’un discours raciste et méprisant qui rappelle notamment la vision des populations algériennes ; je crois que le facteur racialiste/religieux (qui est bien réel) reste toutefois, au bout du compte, subalterne aux rapports de domination de classe (comme le note Benoît Bréville dans un article très pertinent du Monde Diplomatique : Islamophobie ou prolophobie ?).

      - vous écrivez que "l’Africain [doit cesser] d’être éternellement et maladroitement imitatif, pour être préventif, inventif et créatif." Cette phrase me met profondément mal à l’aise car elle ne peut que me rappeler l’ignoble discours de Nicolas Sarkozy, ouvertement colonialiste. De plus, je ne suis pas sûr que "l’Africain" soit à mettre en cause ici, puisque "l’Européen" ne s’est pas montré d’une plus grande intelligence ces derniers temps ; en particulier (comme j’ai essayé de le montrer dans mon texte), "le Français" étale depuis un mois et demi sa totale absence de capacité critique, de raisonnement conceptuel ou de culture historique et politique. Si vous considérez que "la mode et le suivisme" ou le "charlatanisme" sont des fléaux qui ravagent les sociétés africaines modernes, vous avez sans doute raison ; mais il vous suffirait de passer un moment dans nos pays soi-disant civilisés et démocratiques pour constater que les peuples d’ici ne sont pas plus forts d’esprit que ceux d’ailleurs.

      Pourquoi je ne vais pas marcher

      - j’adoooore les "grandes marches" pour "dire non au terrorisme", "dire non à la pédophilie", "dire non à la guerre", "dire non au Sida" etc. Vous parlez de "culte" et c’est également la lecture que je fais ; certes, cela prend une autre dimension lorsque les manifestations publiques sont interdites (et à ce titre, l’État Français opére désormais une triple distinction entre les manifestations interdites, comme celles de soutien à Gaza, les manifestations tolérées, comme celles des grévistes, ou — nouvelle catégorie — les manifestations officiellement légitimées voire obligatoires, comme celle du 11 janvier en France ou, si je comprends bien, les récentes marches au Cameroun). Mais quelle que soit l’interdiction ou l’obligation morale, le principe ontologique de la manifestation est qu’elle se termine à la fin de l’après-midi et que chacun peut rentrer chez soi avec la fierté du devoir accompli (et sans se poser aucunement la question de l’efficacité ni de la pertinence politique de son geste) : "’un kilomètre à pied ça use Boko Haram"... mais bien sûr.

      - Évidemment, le fait que cette mobilisation au Cameroun fasse écho à celle du 11 janvier en France, a de quoi nous mettre mal à l’aise (vous parliez plus haut de "suivisme"). Comme vous avez pu le lire dans mon article, je désapprouve très nettement la cérémonie qui a eu lieu en France, donc il est difficile pour moi de vous suivre dans votre hypothèse que les manifestations au Cameroun ne sont que de lointaines imitations de leur modèle français : le modèle en question est déjà, à mon sens, franchement nauséabond.

      Voilà quelques remarques qui me viennent à la lecture de vos articles ; j’espère avoir l’occasion de poursuivre cette conversation. (Si le tsunami de spam qui s’abat en ce moment sur mon site nous en laisse l’occasion.)

  • Merci Valentin, pour votre prompte réaction et pour vos commentaires. Ils me permettront incontestablement d’avoir une meilleure lecture sur mes idées jetées en vrac, probablement du fait de la colère que suscite ces mises en scène de mauvais goût. Je note déjà que j’ai trop vite infantilisé "L’AFRICAIN’’. C’est le peuple/tous les peuples, si je vous lis bien, qui sont infantilisés par des États décidés à promouvoir la pensée unique. C’est ce "traumatisme collectif bien construit" que Serge Tchakhotine appelait en 1952 déjà "le viol des foules par la propagande politique.
    Je réorganise mes idées et je vous fait écho de ce qu’il en sortira. Merci encore.
    Pascal NDJOCK

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