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(de Valentin Villenave)

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Note d’intention.

mardi 3 février 2009, par Valentin.

Au cas où vous ne l’auriez pas remarqué, je manque (de moins en moins) de temps et (de plus en plus) d’énergie pour consigner ici toutes mes tribulations à Montpellier... C’est pourquoi je prends le parti, aujourd’hui, de copier ici la note d’intention que j’ai écrite pour la brochure de l’Opéra, sous le titre Chronique d’une étrange affaire...

Alors, voilà.

J’avais vingt ans ; je voulais écrire un opéra. Et changer le
monde.

De l’influence déplorable du cinéma de René Clair sur une jeune âme trop imaginative.

Dans un de mes films préférés (Les Belles de nuit, René
Clair, 1952), Gérard Philipe incarne un jeune professeur de
piano, en décalage avec une société contemporaine
bureaucratique, conformiste, inhumaine ; tout change
subitement le jour où l’on apprend qu’il a écrit... un opéra.
Comme par magie, le monde s’illumine alors, les regards se
font respectueux, et le héros trouve enfin sa place parmi
les personnages, unis dans une même allégresse.

Tel est pour moi l’opéra : un mot magique. Une légitimité,
des lettres de noblesse : devenir quelqu’un.

À l’âge de vingt ans (c’était il y a quatre ans), j’avais écrit
quelques pièces instrumentales d’envergure très modeste,
et qui n’avaient pour ainsi dire jamais été jouées. Je gagnais
ma vie – c’est encore le cas – en donnant des cours de
piano dans une obscure banlieue parisienne, et j’écrivais
chaque année, littéralement, des centaines de petits
morceaux dans les cahiers de mes élèves, qui partaient
ensuite à tous les vents.

Depuis des années, j’avais été pour ainsi dire adopté par
une petite compagnie d’opéra, dont j’avais été le tourneur
de pages puis l’accompagnateur en titre, et qui montait
chaque année des pièces du grand répertoire, le plus
souvent en partenariat avec les écoles du voisinage (où les
écoliers, après avoir assisté à une répétition lyrique,
posaient souvent des questions judicieuses telles que
« pourquoi le monsieur crie comme ça ? »).

Sans vraiment y croire, je caressais l’envie de leur écrire un
opéra, en signe de gratitude. Je m’étais mis à la recherche
d’un livret qui soit percutant et rythmé – pas évident à
trouver dans le théâtre contemporain.

Entrée en scène de Lewis Trondheim, et ce qui s’ensuivit.

Je connaissais l’œuvre de Lewis Trondheim depuis l’âge de
dix ans, où j’écumais chaque semaine les rayons bande
dessinée de la bibliothèque municipale. Des formidables
aventures de Lapinot
, qui revisitaient la bande dessinée
animalière enfantine avec un humour absurde et satirique,
j’étais passé à ses œuvres les plus avant-gardistes –- car
Lewis n’était pas que drôle et accessible à tous, mais
également en perpétuelle quête de renouveau et
d’expérimentation formelle, toujours dans un esprit ludique.

Cet auteur complexe et attachant avait une propension à
susciter chez ses fans un véritable culte, auquel je n’ai pas
échappé. À vingt ans, j’avais méticuleusement lu la totalité
de son œuvre, au besoin en téléchargeant ses albums
illégalement sur Internet. Je poursuivais à l’époque, à tout
hasard, une maîtrise de Lettres modernes consacrée à son
œuvre ; un jour il m’apparut comme une évidence que je ne
souhaitais pas tant travailler sur Lewis Trondheim que
travailler avec lui.

Peu d’auteurs confirmés et reconnus répondraient à un
jeune inconnu qui leur propose de participer à l’écriture
d’un opéra ; c’est pourtant ce qui se produisit. Lewis
Trondheim accepta immédiatement et avec enthousiasme,
et me proposa de partir de l’album Politique étrangère qu’il
avait réalisé en 2001 avec Jochen Gerner. Dans son œuvre,
toujours influencée par la bande dessinée animalière,
c’était une exception : les personnages étaient des êtres
humains. De plus, cette histoire de château me renvoyait à
toute une tradition opératique (La Clémence de Titus de
Mozart, par exemple), entrecroisée en l’occurrence avec
Jarry, Ionesco... et un tantinet des Marx Brothers.

Bref, nous nous retrouvions à pied d’œuvre, sans aucune
certitude quant à une hypothétique concrétisation du
projet, faute de moyens, et en tentant de limiter le nombre
de décors et de personnages.

Le livret faisait l’objet d’un véritable ping-pong de courriers
électroniques entre Lewis et moi-même (nous ne nous
étions jamais rencontrés ni téléphoné). Ouvert à mes
suggestions mais sans complaisance, il avait très vite
compris la problématique bien particulière de l’opéra,
genre tout aussi hybride que la bande dessinée : le texte et
la musique participent de façon complémentaire à la
construction du sens, et il faut constamment veiller à ce
que l’un n’affaiblisse pas l’autre (soit parce que trop
insignifiant, soit au contraire parce que trop chargé de
sens).

En peu de temps, deux événements vinrent changer
complètement la tournure du projet. Le premier fut le
décès tragique, à l’été 2005, du metteur en scène de la
compagnie, Michel Blin, à qui je dois tout ce que je sais sur
l’opéra, et à qui cette œuvre est dédiée. Le second, plus
insignifiant, fut que Lewis Trondheim se vit récompenser,
début 2006, par le Grand Prix du festival de bande dessinée
d’Angoulême.

Les chanteurs de la compagnie eux-mêmes me pressèrent
de profiter de cette occasion pour présenter mon projet à
une structure plus officielle, et lui donner ainsi une nouvelle
envergure. Un dimanche de février, j’envoyai sans trop y
croire un mail à l’opéra de Montpellier (simplement parce
que c’était la ville de mon librettiste) ; deux heures plus
tard, M. René Koering me répondait que l’Opéra se ferait
une joie de créer ce projet...

Éléments (en vrac) d’une esthétique (en chantier).

Je ne m’acquitterais pas du minimum syndical sans insérer
ici quelques mots sur mon écriture, quitte à enfoncer pas
mal de portes ouvertes. Suivant les (rares) personnes à qui
j’ai pu la montrer, ma musique suscite les réactions les plus
diverses, tantôt qualifiée de dissonante et inaudible, tantôt
à l’inverse, de facile, insipide et réactionnaire. J’imagine que
mon esthétique (s’il y en a une) se situe quelque part entre
les deux – sans espoir de savoir où.

Les répertoires que j’ai joués et lus, certainement,
transparaissent, à commencer par les opéras du xviiie siècle
(Mozart), dont je me sens plus proche que ceux du xixe
siècle. En particulier, la rigueur formelle est pour moi une
obsession ; toutes les structures de la pièce, du nombre de
tableaux, de mesures, de temps, aux dispositions vocales et
instrumentales, ont donné lieu à des contraintes et des jeux
mathématiques.

La mise en valeur du texte est un travail avant tout
rythmique : dégager de la prosodie les accents, les
structures rythmiques, les gestes de tension et de détente
(c’est la base de toutes les musiques parlées, de la mélopée
antique au rap) ; je les ordonne ensuite suivant des
principes très formels, puis les renforce par des motifs
mélodiques et harmoniques, toujours suivant des
contraintes arbitraires : modes, rapports d’intervalles, etc.

Un autre de mes soucis est de tout faire pour faciliter la vie
des interprètes. À commencer par la notation : une
partition doit faire sens au premier coup d’œil, sans
nécessiter de mode d’emploi. Une certaine musique
« contemporaine » arbore sa propre complexité avec
fierté, et fait appel à des notations extrêmement
complexes (en particulier d’un point de vue rythmique) ;
même si je ne suis pas indifférent à la beauté étrange de
tels objets, et que je ne nie aucunement leur apport au
renouveau des langages musicaux, je crois qu’il est
important que la musique « savante » n’en vienne point à
se réduire à de telles écritures : faute de quoi elle cessera
inéluctablement d’être pratiquée et appréciée par les
« simples » citoyens, pour ne demeurer que l’apanage
d’une poignée de spécialistes. L’idée d’« être compliqué
pour être moderne » n’est ni sage, ni courageuse.

Où l’auteur se hasarde à quelques considérations coupablement politiques.

Je ne sais si je peux me prétendre compositeur ou même
musicien ; mais je veux vivre et agir en citoyen.

Puisque j’en suis à accumuler les clichés, je veux
mentionner qu’il m’a été donné d’avoir vingt ans à Paris en
étant payé deux fois moins que le seuil de pauvreté ; il m’a
été donné de chercher un logement des mois durant, en
expliquant que j’étais prof de piano, ou bien étudiant, à tout
hasard et sans plus de succès ; il m’a été donné de
connaître de près notre beau pays où se fait chaque jour
plus palpable la peur et la haine des uns à l’égard des
autres : riches et pauvres, vieux et jeunes, et ainsi de suite.

De tous ces écartèlements, celui de la culture et de la
création m’interpelle le plus. Les dichotomies arbitraires n’y
manquent pas : culture du passé contre culture dite
actuelle, pratique amateur contre prétendu
professionnalisme, art contemporain contre art soi-disant
populaire, j’en passe et des meilleures.

J’aimerais croire que de tels morcellements ne profitent à
personne. Ce serait hélas ignorer les nombreux enjeux
politiques, économiques et médiatiques ; la culture est un
champ de bataille où toute initiative doit être défendue pied
à pied contre les clichés, les entreprises de ringardisation
ou de récupération.

En faisant appel à un auteur de bande dessinée, j’étais bien
sûr mû par l’espoir mal dissimulé, sinon de faire sauter
quelques barrières, d’amener à l’opéra (et à la musique
contemporaine) des publics « non-initiés ». Mais cela ne
suffisait pas.

Pour un renouveau des modèles de création.

Nous nous trouvons aujourd’hui face à une situation inédite
et merveilleuse : les données immatérielles sont
potentiellement accessibles à tous et en tous lieux. Cet
immense progrès pourrait être pour les citoyens du monde
la promesse de se réapproprier la culture et la
connaissance ; au lieu de quoi une poignée d’intérêts privés
font de la technologie un outil d’asservissement et de
propagation des inégalités. En particulier, l’escroquerie
baptisée Propriété Intellectuelle
consiste à nous vendre des
idées comme l’on vendrait des saucisses.

Hélas ; sans-doute suis-je d’une génération qui ne peut plus
se satisfaire d’impostures, à commencer par le terrifiant
processus qui conduit aujourd’hui les citoyens à se voir
privés de leurs libertés fondamentales, au nom d’une
prétendue « protection » des auteurs. Il importe d’agir, non
seulement pour que la culture puisse continuer à vivre et à
se diffuser, mais également pour préserver notre
démocratie même.

Pour ces raisons, Lewis Trondheim et moi-même avons
voulu faire un geste symbolique en publiant notre ouvrage
sous une licence alternative, qui autorise tout un chacun
non seulement à le reproduire, mais également à le diffuser
et à le modifier à volonté. La partition est entièrement
conçue au moyen du logiciel libre GNU LilyPond, développé
depuis treize ans par une communauté de bénévoles
enthousiastes, qui constitue pour les musiciens du monde
entier l’espoir immense d’accéder librement à toutes les
musiques écrites ; plus simplement, c’est pour moi la
garantie que les partitions que j’écris sont et demeureront
libres et adaptables par tous les interprètes, enseignants,
élèves, qui y trouveront le moindre intérêt.

Une œuvre n’appartient à personne, pas plus qu’un enfant
n’appartient à ses parents. On peut l’élever du mieux que
l’on peut, puis vient un jour où il faut lui souhaiter une
longue vie, et le regarder s’éloigner. Je crois que ce
moment est venu pour moi.

À Lewis comme à moi-même, restera le souvenir d’une
expérience grandiose, et la fierté d’être parvenus à réaliser
un projet irréaliste.

Et puis, faut quand même dire qu’on s’est bien marrés.

Valentin Villenave, janvier 2009

Messages

  • Félicitations ! Pour ta force de caractère et ton talent...

    Ton projet est tout simplement une réussite !

  • Salut valentin ! C’est Cyril, le majordome d’"affaire étrangère"... Je voulais voir les photos que m’avais dit avoir publiées sur ton site, et je ne les trouve pas... Pourrais-tu m’aider s’il te plait ?

    • Salut Cyril, content d’avoir de tes nouvelles !

      Alors, attention, c’est un peu technique :

      en haut de cette page, tu cliques sur "Affaire étrangère" ;

      dans le menu à droite, tu cliques sur "photos".

      (Nan, en fait je viens tout juste d’ajouter ce menu :) )

      Sinon, je projette aussi d’envoyer un mail à toute la troupe pour ceux qui voudraient avoir toutes les photos dans un gros gros zip. Je ne suis pas sûr d’avoir ton adresse, mais tu peux me l’envoyer en privé en cliquant sur mon nom ci-dessus.

  • Je veuuux le voir !!...
    Un grand bravo à toi mon pti valentin, on est très fiers de toi !!!

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